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Des vagues rouge outremer

Elle plante la bouteille de vin dans l’sable, et s’enfuit en courant. Je vais voir la mer ! Et pendant une seconde, j’hésite, entre le pinard et l’arrondi d’ses fesses, miches de pain que les mecs aiment matter quand elle marche, et qui s’en vont vers le rivage. Je soupire, un sourire attendri sur la chetron. Et j’traine mes Dr Martens. J’abandonne l’alcool, les ‘teilles sont pour l’clair de lune. L’océan est loin. Il y a le sable, fin, et froid. Et les galets et les coquillages, les algues échouées. Marée basse. Une odeur de vase, et des molécules de sel dans l’air. Ces senteurs, c’est chez moi, un morceau d’mon enfance. Et je m’demande parfois si le gosse que j’étais est de l’autre côté de l’horizon, ou s’il est mort, noyé, là, dans l’Atlantique. A la dérive sur un radeau d’méduse, les jambes gonflées, et grignotées par les poissons. Des palourdes pètent sous mes pas, plage abandonnée. Elle continue de s’enfoncer, plus rapidement que moi, dans la nuit. Mes semelles s’engoncent dans l’sable. Et je sais pas pourquoi je la suis ainsi. Mais j’vais voir, moi aussi, la mer, et la nuit.

E. fait face à l’océan, et au lointain. Les chaussures dans sa main, ses petits pieds sont nus. Les vagues les lèchent du bout d’la langue, l’écume masse ses orteils, et ses ongles vernis. Timidement, sucrerie interdite, chupa-chups empoisonnée. Les pieds d’une Mia Wallace bretonne, enrobée d’chocolat. Et je suis derrière elle, comme un Vincent Vega qui n’veut pas danser. Elle m’avoue qu’elle a peur que je la pousse, là, dans cette flotte noire, où on n’sait pas ce qu’il y a vraiment. Baleines antédiluviennes, macaques cannibales. Quelques créatures cosmiques. Mais elle ne bouge pas, moi non plus, et la Grande Ourse se reflète péniblement dans une mer brumeuse. Il y a le flux, le reflux, des vagues, qui viennent, s’en vont. Le vent qui s’envole. Et un silence de messe quand les mouettes dorment. Seulement les vagues. Les vagues. Qui ramènent tout sur l’rivage. Des hippocampes, et des éclats d’rêves imaginaires.

« J’aime bien  musique, que je lui dis. Elle me manque quand j’suis ailleurs. La mélodie d’la mer, les vagues qui valsent… J’sais pas, ça m’apaise. C’est comme un berceau. Une étreinte.

  – Et puis ça sera toujours là. Nous, on est foutu, mais ça, c’est éternel. Quoiqu’il arrive. »

Quoiqu’il arrive. Elle s’avance vers les flots, et se mouille les chevilles. Elle a raison, quand elle dit qu’on est baisé. Mais pourquoi cette absence de trouble ? La mer sera là. Que les gens rient, baisent, pleurent ou crèvent, la mer sera là. Les glaces fondent et elle monte, lentement. Elle engloutira des murs, des réverbères, des rues, des quartiers. Et cette ville sera qu’une Atlantide parmi d’autres. Et les gens se noient, et la mer est là et s’en fout. E., elle s’avance encore un peu. L’eau grouille sur sa peau, comme autant de vers, et son jean se gorge de flotte. Elle s’laisse bouffer par la gloutonnerie d’la mer, comme si elle n’avait, soudain, plus peur des monstres. Ou qu’elle les préférait à d’autres. Se faire bouffer, becter, par des horreurs hardcore, pour oublier des choses plus sordides encore. Et j’devrais tendre le bras, lui prendre la main, mais je sais pas ce qu’elle veut, et j’fais rien. Je sais même pas où est l’vide auquel j’fais face. Dans l’océan, ou dans l’ciel. Dans mon cœur, ou dans l’sien.

« Tu sais, mon père me battait quand j’étais gamine. Jusqu’à ce que je sache fermer ma porte à clef. »

La mer ramenait tout sur le rivage. Et ton re-pè est un d’ces connards de la pire espèce. J’ai envie d’lui faire la peau, d’éclater mes phalanges sur sa face de rat, comme un de ces Batman qui voit tout en rouge. Le regarder saigner du pif, les arcades éclatées, la gueule cabossée. Mais je m’penche pour attraper un coquillage, et l’balancer au loin, dans l’eau. Et il coule, lentement, et c’est con comme réaction. Il y a un tas d’autres cailloux et d’crustacés sur l’sable. Alors j’laisse tomber. Et tu te tournes vers moi, avec des larmes dans les yeux, et des ecchymoses et des bleus sur ton enfance. T’as les mains dans les poches, et les flots rongent les récifs. Nos peintures s’effritent, et s’écaillent. Tu m’fais penser à cette fille que j’aimais quand j’étais gosse, et qui a disparu dans des sirènes de keuf. Du rouge et du bleu, dans la nuit, sur sa peau. Son visage parsemé de grains d’beauté et d’hématomes. Elle me servait du thé dans sa cabane en bois, au pied d’un arbre, pendant que j’lui racontais des histoires… Je tourne les talons, retourne vers l’alcool. En lui disant qu’on a besoin de boire un coup.

On ouvre une bouteille, pour cicatriser dedans. Et c’est toujours la même rengaine, et je sais pas combien de litres, de fleuve, de mer, il nous faudra. Peut-être qu’on n’en aura pas assez, que ça finira par nous flinguer comme ça a flingué Amy. Mais E. marche dans mes pas et j’attrape la ‘teille de picrate. Elle me regarde l’ouvrir, de l’humidité dans les prunelles. Elle a l’minois triste d’un clébard de rue, d’un appartement d’banlieue, d’un pack de bière sous la pluie, avec des petits restes d’acnés sur l’visage. Je lui laisse les premières gorgées, le vin lui octroie les premiers soins. Et quand elle me redonne la bouteille, en grimaçant, je la prends dans mes bras. Ses doigts agrippent un pan d’mon manteau. Je tète la bouteille quand elle pleure. J’dois avoir un peu d’larme, un peu d’morve, dans un coin d’mon col. Et j’pose ma tête contre la sienne, et regarde encore un peu l’horizon avant d’fermer les yeux. Je crois que c’est la première fois que je suis gentil avec elle.

Heureusement, il y a la mer qui sera, toujours, là, avec son odeur de sel. Mais je suis fatigué, de c’monde et des Hommes, de cette bouche d’égout dégueu’ comme une fosse commune à ciel ouvert. C’est peut-être pas plus mal que les eaux montent. Elles nettoieront tout. Comme le déluge. Putain. Est-ce que c’est ça, vieillir ? Accumuler les déceptions, comme des tas d’canettes de bière sans goût, et espérer que la fin soit une bonne chose ? Et plus la désillusion est forte, la plaie profonde, plus il y a de centilitres de bière, de désinfectant, un peu de mercurochrome sur la plaie. Guinness et Triple Maredsous. Et au bout d’mon bras, il y a cette bouteille de vin, à douze pourcents d’alcool, et je sais pas combien il y a d’litre. Mais elle pleure encore un peu, et renifle, ravalant ses miasmes en m’volant encore un peu d’parfum, quelques petites molécules dans l’fond d’ses narines.

« J’aime bien ton odeur… »

Alors j’la serre un peu plus contre moi, et il y a le froissement du tissu entre sa peau, le roulement des vagues. Sa poitrine se gonfle contre moi, quand elle inspire mon parfum. Ses larmes rajoutent un peu d’sel dans l’atmosphère. Moi, je n’dis rien, la ‘teille de pinard pendu au bout d’mon bras. Et quand elle comprend que l’alcool sera d’un plus grand réconfort que moi, elle attrape le vin. Elle boit, de grandes gorgées, de longues rasades, jusqu’à vomir, dans l’fond d’ses chiottes, quelques heures plus tard. Puis elle écarte et tend les bras, comme pour prendre et étreindre le ciel. Elle danse avec la bouteille. Elle veut des choses simples, des couleurs primaires, mais il n’y a que le rouge du vin, et l’obscurité de l’océan et de l’univers. La robe ambrée de quelques bières, tout au plus. Je la regarde danser. Se déhancher, et tourner, et flanquer des coups d’savate au sable. Elle tente de gagner la partie, en sachant qu’elle ne peut que la perdre. Tant pis. Elle sera grande dans l’échec, et elle ne pleure déjà plus. Alors j’vois la blancheur de son ventre, de son nombril, quand elle tend les mains vers le ciel. Ce n’est qu’une autre couleur dans c’tableau, expressionnisme abstrait. Mais c’est une couleur qui m’plaît.

« Tu sais, t’es déjà pas belle mais, quand tu pleures, c’est encore pire…

–  Sérieusement, t’es qu’un enfant d’putain. »

Elle me frappe, et son petit poing éclate contre mon épaule. Je pourrais m’écrouler par terre, le cul dans l’sable, et l’attirer avec moi et l’entendre rire. Mais je ne bouge pas. Elle a toujours un peu de tristesse dans le fond des yeux, mais un peu moins. Et moi, je lève le nez au ciel, regarde là-haut, un sourire sur les lèvres. Il y a toujours l’eau qui vient, et s’en va, et déposant de l’écume, des coquillages, des algues, sur le sable. Et j’ai la bouteille de vin, presque vide, dans la main.

/by Volk

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