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Les jupons de l’hiver

Craquement sourds, et cotonneux. Des semelles sombres et des Dr Martens écrasent la neige, et s’enfoncent dans une poudreuse qui souffre à chacun d’mes pas. Il y a ces Pyrénées, désert monochromatique, étendue blanchâtre, molasse, et l’mercure en berne. Le froid me mord l’épiderme, les meules, le pif et les tripes. Et lentement, nous marchons, bonnet sur la caboche, poings dans des poches qui vont péter. Il y pas d’feuilles dans les arbres, les écorces et les troncs sont à poil, et pas d’bestioles non plus. Il n’y a qu’nos empreintes dans la neige, et des volutes de fumée qui, en passant nos lèvres gercées, s’étirent, s’étendent, s’étiolent, disparaissent. Ce n’sont que de tout petits souffles chauds dans une atmosphère glacée, et mes yeux glissent sur les flancs d’montagne et mes pieds s’tirent. Mes os et mes muscles et mes acides vacillent. Je manque de m’casser la gueule. L’équilibre tient à peu de chose. Mais j’suis debout, les orteils, et les talons, plantés dans des strates de flocons. Et j’contemple tout c’blanc, toute cette neige, ces monts et ce ciel bas et triste, qui s’confondent et s’mélangent et s’unissent en un océan arctique, en une mer froide et plate et calme.

Tout est figé, immobile, mort. Chacun d’ces nuages grisâtres, chacun d’ces rochers inertes, ces plantes, ces molécules, ces atomes, tout est crevé. Cryogénisés dans l’espoir du printemps. Atone dans l’présent, pour un avenir toujours en dehors de l’être.

Le macadam et l’bitume et les toits de Cauterets sont loin. Les cheminées, les boulangeries, les bars. Autour, il n’y a qu’ces monts austères, et cette neige froide et ces arbres cannés. Ce silence, et un sublime qui t’empoigne les boyaux. Car il y a d’la désolation, des relents d’mort et d’destruction, des émanations d’néant, et cette drôle de sensation qui persiste et t’secoue. Cette sensation de s’enfoncer et d’s’abîmer dans des draps d’fantôme. Et pourtant, on continue d’marcher, de grimper, pour entrevoir une foutue cascade, prendre une ou deux photos, et s’tirer et s’en retourner à nos bières. La neige en souffre et chiale et devient flotte sous nos pompes impies, et c’est déjà ça.

Il y a alors le bruit d’la neige rencontrant une omoplate, et une dispersion d’flocon. Un peu d’sang tiède qui circule dans un corps qui congèle. Il y a des veuches qui dansent quand son visage amusé s’retourne, et un sourire qui naît sur ma sale tronche. Puis un peu d’neige vient craquer et s’écraser, se fracasser et crever, contre mon torse. Elle retombe, et s’estompe. C’est un peu d’neige, blanche sur fond blanc, comme une toile de Malevitch, qui naît. Un espace infini qui s’ouvre, et s’laisse traverser par un souffle. Par des canassons qui s’enfuient, des bourrins au galop, comme les jours, en n’bousculant aucune branche. Et dont j’inspire seulement quelques restes, des restes d’air frais.

La condensation au bout d’mes lèvres devient plus blanche, perd de c’gris-clope, et mes poumons s’libèrent des merdes toxiques et corrosives qui m’flingue de l’intérieur. Je m’penche et plonge un peu mes doigts dans cette tainp de neige qui m’brûle la peau, comme une flamme de briquet jouant à la ballerine. Et quand mes mains en font une boule, d’autres projectiles éclatent, contre des corps et des écorces. Il y a des sourires qui se meurent et qui reviennent en rires puérils, en rires d’enfant. Le fond diffus d’une bataille infantile de balles et de belles de neige.

L’hiver nous laisse jouer avec les pans d’sa robe, les pans d’sa jupe, avec son porte-jarretelles, et sa petite culotte. Et une magie émerge. Il y a des charmes quand la neige macule nos minois. Plus d’bile, plus d’brume, plus d’abîme. Seulement ces étincelles d’insouciance, d’inconscience, qui embrasent des bibliothèques entières. On est d’retour dans la cour de récré et, du haut d’ma gueule de bois, j’ai huit ans. Quelque chose dégèle à l’intérieur et devient flaque de flotte au soleil, quand d’nouveaux petits impacts marquent ma veste déglinguée, et j’suis pas l’seul. C’est bien pareil pour eux. J’vois une de ces gamines de vingt-sept piges me tirer la langue, avec une lumière dans l’regard, et un charme de femme-enfant. Dans les jupons d’l’hiver, des gamins s’réveillent et s’libèrent en nous. Des gamins qui n’veulent pas grandir. Des gamins qui veulent être. Des gamins que c’monde merdique empoissonne et emmure dans les cages thoraciques.

Cachés dans les chairs, il y a ces chiards qui chialent, des champignons d’chagrin, des chatons charcutés, des charmes écorchés. Et il y a cette neige qui brise les barreaux. C’est qu’il doit y avoir, dans c’blanc, à la cime de ces arbres, au sommet d’ces montagnes, sous cette neige, dans ces eaux chaudes, au bout d’mes doigts, une petite pureté qui s’balade, un bout d’quelque chose, un minuscule morceau qui fait taire cette lope-sa d’voix intérieure, voix étrangère et intrusive, qui chuchote, et nous hante. Et c’est peut-être ça qu’tant d’autres sont venus chercher ici, avant nous. Marguerite de Navarre. Châteaubriant et Georges Sand et c’bon vieux Hugo. L’autre Bonaparte, aussi, et autant d’autres touristes à la con. Ce petit bout d’pureté, ce quelque chose, ce truc minuscule qui ouvre cette cage aux oiseaux, de merde et d’rouille et d’os. Et les petits piafs blancs s’envolent, et s’déposent sur des branches qui ploient, sur des lèvres qui s’étirent, sur des visages.

De vieilles racines craquent, un peu d’sève coule des troncs. Des fées s’éveillent et s’extirpent des racines de ces arbres bercés par les brises. En virevoltant, elles font tomber un peu plus de neige, et elles nous tournent autour, surprises sans doute de voir des mômes si vieux, avec de la barbe et des seins, avec une odeur de clope au bout des doigts, et des parfums d’gnôle au bout des lèvres. Des créatures déformées à leurs yeux, des carcasses agrandies, écartelées, modelées et remodelées. Construite et déconstruite et reconstruite. J’ai un peu d’neige fondue dans mes Dr Martens. Et voilà qu’une de ces petites créatures de merde me souffle un peu d’cette poudre blanche sur l’bout du nez, avant de disparaître au loin. Une nouvelle came. J’plonge encore les mains dans la neige, un smile et d’la poudre sous l’nez.

/ By Volk

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