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UN ROAD-TRIP A LA DESPENTES

Une fois encore, le frigo est vide. Plus rien à boire, plus rien à bouffer. Une journée merdique s’ouvrant sur l’impossibilité d’mettre la main sur ne serait-ce qu’un fond d’bière éventée, un restant d’canette de la veille. Dans les placards, il y a simplement d’quoi s’faire couler un café amer, dégueulasse, et s’rouler une clope pour des poumons avides de nicotine, trop désireux d’devenir des tableaux d’Pierre Soulages, outre-noir. Il reste pas des pickels ? Non, et t’as même bouffé l’dernier concombre avant d’aller t’coucher. Il n’y a qu’les charmants arômes d’un DoMac’ minable qui montent de la rue Lénine, et glissent, par les fenêtres entrouvertes, jusqu’auxnarines. Assise sur l’bord d’la fenêtre, M. contemple les toits blancs d’la ville, et remet un peu d’ordre dans ses veuches. Moi, j’vais lâcher quelques gouttes de pisse dans l’fond des chiottes, avant d’enfiler mon bonnet, mes bottes, et d’sortir de cet immeuble sans calculer la concierge. J’ai la tête dans l’brouillard, j’suis pas d’humeur, et c’matin a quelque chose de fade, quelque chose d’âpre, et d’âcre. Здравствуйте(1). Ouais, c’est ça, toi aussi. Je force un sourire.

Le vent souffle, l’air est froid, le soleil, pâle. Il y a encore un peu d’neige et d’verglas sur les trottoirs, mais tout fond. Les stalactites, le givre, l’hiver, la brise, les écharpes, les bagnoles, les rires, l’amour. Lentement, en d’grandes flaques de boue qu’on traverse en marchant sur des che-plans d’bois qui craquent. Un mois d’avril russe. Et moi, j’garde les poings dans les poches, les doigts sur mon phone, en espérant recevoir un d’ses messages, un d’ses smiley coeur à la con, comme une petite flamme de briquet sous moins dix degrés, une petite flamme de briquet sans gaz.

M. opte pour une tasse de café, et moi pour un muffin au citron. Elle a soif, j’ai faim, c’qui revient au même. L’important, c’est encore d’ingérer autre chose que ces shooters d’vinaigre blanc qui nous nique l’œsophage, et les dents, depuis quelque temps. Mes doigts déchirent doucement la chair du muffin manufacturé, et elle porte le gobelet chaud et fumant à ses lèvres gercées. Un air de jazz. Mon regard s’attarde sur quelques frimousses matinales, maquillées, grimées. Sur des cils intrigants, et étirées, sur quelques lèvres colorées. Et des petits seins dressés, relevés, affrétés. Quelques sonorités d’langue russe me parviennent, et j’ai bien envie d’laisser mes pensées s’égarer, mon esprit s’estomper, mes paupières se fermer, dans quelques effluves de café, dans les quelques notes blanches et noires d’un piano. Une envie d’crever, quelques secondes, dans la beauté d’ces mots suaves, de ces mots slaves, et ces relents d’huile de friture, pour m’reposer un peu. La première envie d’la journée. Dans un demi-sourire, qui s’étire, tranquillement.

Je me ferais bien un road-trip à la Baise-Moi de Despentes. Mes yeux délaissent une belle de-blon enroulant ses lèvres, rouges, autour d’une petite paille, che-blan, pour revenir à c’muffin à moitié mangé, à mon fauteuil déglingué. Un road-trip à la Despentes. Comme deux tarées hystériques sur les routes, l’imaginaire bourré d’productions pornographiques roumaines, l’esprit pétris d’mauvais whisky. D’une mortification de la chair et des corps, à une sexualité débridée et féroce. Une cavale vorace et violente au volant d’un vieux véhicule soviétique, vers Vladivostok. Une sale beauté moribonde, et un ou deux flingues dans la boîte à gants, pour s’donner une illusion d’puissance, comme de la poudre sur les doigts, sur les joues, les paupières, aux yeux…

Rouler vers l’Est. Rouler et traverser la Russie. Passer l’Oural, la plaine de Sibérie occidentale, et les plateaux d’Sibérie Centrale. Les monts Stanovoï. Et s’tremper les ieps dans la mer du Japon. Et l’vent qui nous pousse, dans le dos, et l’horizon, qui nous attrape par l’col. S’endormir, ivre, déchiré, défoncé, en contemplant les rives nippones. Puis s’réveiller avec un mal de crâne terrible, et sourire, et s’marrer, comme des coups d’tonnerre, avant d’repartir sur quelques morceaux d’New Order. Il y aurait l’froid, et la neige. Il y aurait d’la bière, des canettes de шихан(2). Et un paquet d’clope dans l’vide-poche. Il y aurait l’odeur des bois, et celui du moteur, dont l’grondement résonnerait contre les écorces. On dormirait sur la banquette arrière. Et on pisserait sur l’bord d’la route pour marquer notre territoire. Bien sûr, on liquiderait deux ou trois personnes, pour la forme. Des connards et des lopes-sa qui nous feraient chier. Quelques trous, quelques balles, Bang Bang. Et il y aurait la voix et l’synthétiseur d’Bernard Summer nous encourageant dans notre mouvement. Et la liberté, dans l’horizon. Faire ce qu’ils nous interdisent. Jusqu’à bouffer l’monde.

Mais trois tables plus loin, il y a cette blonde qui m’semble bien aguichante, bien plaisante. Mais ses talons claquent sur l’carrelage, et elle disparaît, bouffée par la porte qui s’referme. Et elle laisse  qu’un plateau en plastique, et un gobelet vide, derrière elle…

J’froisse l’emballage de mon muffin, qui retombe sur la table. Mon fauteuil est toujours aussi défoncé et branlant, mais je m’en balance. Je suis, moi-même, qu’un branleur souvent défoncé. Mes yeux ne lambinent plus seulement sur les jolis minois féminins, et les belles frimousses juvéniles, mais sur tous ces crânes, sur toutes ces mâchoires, sur ces nuques et ces vertèbres, sur ces cœurs et ces cages thoraciques, qui consomment et s’consument, et se noient connement dans l’son frétillant des frites qu’on plonge dans d’l’huile bouillante. Un peu d’cartilage, un peu d’os, qui pourrait craquer d’un pas grand-chose. Juste, un craquement. Crac. Parce que c’est bien fragile, tout ça.

J’ai pas d’flingue. Et sans doute pas l’cran d’appuyer sur la gâchette. Elle soupire, son regard vide tombant sur l’carrelage qu’une pauvre meuf boutonneuse doit serpiller toutes les cinq minutes. A cause de la boue. On n’a rien qu’cette assiette merdique, qu’on peut éclater, fracasser, sur un vioque. Il y a aussi c’plateau en plastoc’, pour ratatiner un tarin. Et nos poings, bien qu’les siens soient tout petits. Elle termine son café, c’est l’heure d’aller taffer. Et cette fois c’est moi qui soupire. Il y a un flottement. Un silence, puis un échange de regards. Un fragment d’folie dans l’fond des pupilles, un arrière-goût d’fureur sur les papilles. Comme une allumette qu’on craque à la Saint Sylvestre. Et j’attrape ce plateau, rouge, quand les doigts de M. glissent sur l’assiette, blanche. Quelque chose tombe, en nous, lourdement, et la chaleur d’cette flamme s’répand, et monte, et réchauffe, un moment, l’intérieur du corps, l’intérieur du cœur. Le feu s’infiltre, et s’diffuse. De futiles frissons fissurant les fondements de l’être.

Ouais, ô Muse, chante donc la colère d’ces deux idiots, enfants de l’ennui. Colère funeste qui causera tant d’malheurs, et précipitera dans les enfers des âmes et des bières sans saveur, et rendra tous ces corps la proie des chiens errants et des vautours. Chante, car c’est l’acte de naissance de notre Odyssée. Et l’océan s’agite, un verre de vodka déborde par trop de houle. Les dieux prient, les dieux pleurent. C’est l’aube, ou l’crépuscule, qu’importe, c’est quelque chose qui s’passe. Et on va les niquer fort. Les vieux, les bâtards, les flics, les politiciens, les banquiers, les reptiliens, les dieux. Sur l’boulevard d’la mort, ils passeront sous les roues d’notre bagnole. Et on aura l’droit d’avoir nos noms dans les journaux. Une ou deux colonnes. Qu’un écrivain en manque d’inspiration reprendra pour son premier roman. Il fera sa vie sur notre histoire, mais ne vivra rien. Pauvre looser. Et moi j’vais crever en regardant l’Japon.

Mais l’téléphone vibre. Et la flemme s’éteint. La fièvre s’envole, la lumière s’étiole. Le souffle s’affale comme un soufflé. Tu relâches cette assiette. Tant pis. Pour l’Est et Vladivostok et la mer du Japon. Tant pis pour les rives nippones. Pour les bières et les clopes et l’asphalte, les forêts et la neige. Tant pis pour les flingues. Tant pis pour tout ça. On n’a, de toute manière, pas l’énergie de Despentes. Juste une paresse dans les artères, et une mollesse musculaire. Une formidable flemme.

Derrière nous, sur la table, on laissera rien d’plus qu’un plateau, rouge, et une assiette, blanche. Et on s’en ira tuer des gens plus tard. Demain, peut-être.

/ by Volk


(1) – « Bonjour », en russe dans le texte.

(2) – Prononcé « Shirane », marque de bière russe.

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