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BRUGES ET POTS DE PEINTURE

En silence, pour n’pas troubler l’sommeil des noyés qui traînent dans les eaux d’Bruges, je m’caille le cul et la peau et les os. Cette ville, crevée depuis des centaines de piges, sombre, au fil des heures, dans un bleu d’nuit américaine, une obscurité précoce, un simulacre de ténèbres. C’est mille ombres d’opérette, comme un théâtre d’ombre chinoise, à cause de la petite pointe de jour qu’il y a dans l’fond de tes yeux, de tes petits doigts vernis, qui glissent dans l’creux d’ma main. C’est l’terme d’une journée de décembre, la mort d’un soleil froid et fuyant, et l’glas qui sonne. Alors, sous l’joug du Beffroi, on tente de s’réchauffer avec un vin chaud, avec des frites, une gaufre, et un autre verre de vinasse, en vain. De la condensation franchit tes lèvres gercées, qui tremblent à chacun d’tes souffles. Je porte mon godet à ma grande gueule grisée. Et toi, t’as un flingue entre tes phalanges frigorifiées, et tu souffles un baiser qui brise des bouts d’iceberg en moi. T’es la seule source de chaleur à des kilomètres à la ronde. Je crois que j’ai moins froid.

J’siphonne mon verre, et tu vides le tien. On se serre l’un contre l’autre, et on quitte ce tonneau, et c’chalet d’marché d’Noël pour fondre dans cette foule qui m’file la frousse. Je frissonne. Moi, plutôt qu’un défilé d’tête de fion, je préfère tes fesses, que j’fixe. Elles dodelinent à chacun d’tes pas, et tes veuches dansent aussi. Dans ce dédale, et les détours Brugeois, t’es une Eurydice, à quelques pas devant moi. Ne te retournes pas. T’es Ariane. Et tant d’autres figures mythologiques encore. La belge qui bouleverse les battements d’ma poitrine. Et moi, je suis même pas Orphée. Je suis qu’un tocard, l’ombre qui te suis, une ombre qui remonte le fil, l’ombre de ton ombre, l’ombre d’un satané clébard, qui n’entend rien de ce que tu lui dis, parce qu’il laisse tes mots pour le vent, et les eaux. Je n’ai d’oreille que pour ta tignasse qui s’trémousse, et ondule, comme des ondines en larme. Je n’ai d’yeux que pour ton parfum, nénuphar fleurissant, et flottant, à chacune de tes foulées.

Le nénuphar grandit, et l’espace se réduit. Et toi et ta chevelure en plein milieu. Et j’adore la valse frivole de tes veuches sinueux et tortueux. J’y plongerais bien ma tête, amoureuse. Pour sniffer la poudre de ton parfum, la poudre de ton innocence. Parce que cette innocence, c’est une bière, un rhum, une came nouvelle. C’est mon hydrocarbure, le café du matin, ma Redbull de lendemain d’cuite. Le dioxygène que mes poumons t’volent pour bazarder le CO2 d’mes veines. C’est qu’il y a des trucs tentaculaires et cruels dans ma carcasse, et que j’aime ton innocence, et l’bleu déliquescent d’tes yeux, et du bout d’tes seins, et que chaque pores de ton épiderme distillent. Tu crois en des choses auxquelles je n’crois plus. Et j’bouffe autant ces illusions qu’tes lèvres quand j’t’embrasse. Je suis une ombre moite, et blasé, qui aspire et pompe les miettes de naïveté en toi. Un nosferatu pris à la gorge, pendu à ton index, à l’azur de tes prunelles. Un ivrogne accoudé au comptoir. Et toi, t’es ce défibrillateur qui m’fait repartir pour un tour. La weed qui m’fait planer, encore, un peu.

Mais tu t’retournes sur moi, et j’dévie lâchement du regard. Je traine les grolles, j’te reluque pas. Je contemple Bruges. Les façades de ces maisons et les lumières aux fenêtres et celles des réverbères qui s’reflètent dans ces canaux éreintés. Bruges est morte, et déprimée. Bruges est cette ville prise dans la grisaille et l’brouillard et l’argentique des photos de Khnopff dans l’bouquin de Rodenbach. Bruges est belle dans son agonie. Le visage ridé, le visage creusé, par ces eaux inertes, ce sang froid et fuyant dans ces veines… Le clapotis d’ces eaux, ce sont ses dernières lamentations, et les vers qui la boufferont et nous boufferont tous. Bruges est un cadavre. Bruges est une belle dépouille. Et on marche et on danse, on rit et on s’embrasse, sur sa tombe. En deuil, quelques cétacés célestes chialent là-haut, et leurs chagrins tombent en fine flotte sur nos gueules. Et, comme d’habitude, il ne s’passe rien. Mais, ce soir, j’le veux bien. Qu’il ne se passe rien. Rien d’autre que nos mots, nos sourires, nos caresses et nos baisers, et nos étreintes. Qu’il ne se passe rien, car tout est déjà là. Tout est là…

Dans les canaux d’Bruges, les cygnes se sont barrés. Et nous, sur l’quai d’la gare, on a nos billets d’retour, et l’train arrive. Le sourire aux lèvres, je salue, une dernière fois, Bruges, la morte, sa dépouille, sa tombe. Toi, tu serres un gobelet d’café entre tes mains. Il y a toujours cette brise, ce froid, et cette sensation polaire pour nous croquer les joues. Et toi, comme une p’tite flamme de briquet qui s’dandinent au rythme d’une musique, et qui boit son café, au-dessus d’une flaque de pétrole. Mes bras s’enroulent autour de toi, serpent, corde, nœud coulant. Et j’embrasse ton front.

Les sirènes de Bruges attirent des milliers d’touristes curieux, de voyageurs paumés. Ulysse, corbeaux et vautours. Spectres. Mais voilà qu’le nénuphar est trop grand, et qu’avec toi dans mes bras, plus personne ne respire. Plus d’mouvement, plus d’vie. Bruges est vide, dépeuplée, et nous appartient. Il n’y a que toi, et moi, et Bruges. Et les vagues et les écumes dans tes prunelles d’océan. C’est l’instant où, tendrement, tu tailles, aux rasoirs, aux surins, aux cimeterres et aux sabres, des sourires sur ma tronche de rat. Car Bruges n’est plus grise. Tes petits pas lui ont redonné d’la couleur. Toi. Toi et tes petits doigts vernis, et ton sourire en pluie d’comète. Et moi, tu vois, comme Bruges, j’ai sombré dans tes pigments. Tu as balancé du bleu partout, sur l’macadam et les arbres, et les canards qui barbotaient dans la flotte. Jackson Pollock au-dessus d’une toile gigantesque. Tu as tout éclaboussé. Et même des p’tits recoins d’mon épiderme et d’mon cœur. Un cœur bleu nuit, bleu niais. Bruges-la-bleue.

La marée monte, partout, sauf ici. Il ne se passe rien. Rien, et pourtant, tant de chose. Comme toi, joyeuse, et ton sourire en coin et tes yeux qui pétillent. Comme ces étoiles qui explosent dans l’fond des océans. Et demain, quand des ombres t’auront engloutis, j’plongerai, moi aussi, mes mains dans un pot d’peinture bleu, et j’serais Yves Klein sur un ring de boxe, à cogner les recoins de ton cœur capricieux, pour le rendre aussi bleu qu’cette nuit-là. Du moins, j’essaierai.

/ By Volk

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