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La tête dans le lave-linge

C’est qu’une autre après-midi qui tient dans une poche, dans la paume d’une main, dans quelques pintes de bière, des grains d’sable, tout au plus. Et l’soleil qui s’couche dans la neige des montagnes, se dilue, dans les gouttières, avec les pluies d’la veille, et nos pisses d’ivrognes. Ce soir, c’est Sierre, tout entier, les rues et les bars, De Courten et Rilke, dans un cendrier. Il y a l’Valais, ses Tschäggättä et l’Christ, sous l’charbon, des restes de sorcières brûlées. Des maléfices dans l’mistral. Des cigarettes calcinées, du bout des lèvres, à bout d’souffle. Un phone-tel joue Etienne Daho, Taxi Girl, Niagara. Et une machine à laver brasse les petites culottes d’une voisine quadragénaire. De la mousse sur le hublot. Le tambour tourne, carrousel de linge sale, programmation coton. Il ne reste plus que quelques minutes de c’nouveau jour passé à boire, et à contempler l’ciel, et les nuages. Les semelles collées, et cloutées, au toit d’cet immeuble, une douzaine de mètres au-dessus du macadam.

Accoudé à un garde-fou en ferraille, l’un fume une clope, et souffle une fumée grise. Quelques filets d’nicotine, et d’goudron et d’mélancolie, échappent à ses poumons, et à ses yeux bleus-lazulis. Dans l’creux d’son ventre, il y a un ange donnant la bectance à un démon. Le souvenir d’une harpie, et d’son chant. De la forme de ses seins, et des ravages de son sourire caravagesque. Scrutant l’trottoir, l’autre espère qu’une petite paire de fesses passe, pour arrêter d’penser, et panser, un peu, quelques plaies suintantes. Incapable d’embrasser Morphée sans être fonce-dé, les traits d’sa tronches sont sculptés au surin. Et moi, j’murmure le refrain d’un d’ces vieux morceaux, entre quelques gorgées d’une Cardinal fade et sans goût, comme une enième provocation.

Si le ciel ne me tombe pas sur la tête, si la lune a comme un air de fête, si la neige ne fond pas au printemps, alors j’aurais peut-être le temps.

Au troisième étage, dans l’bâtiment d’en face, un vieux fan de Johnny en fauteuil roulant s’demande ce qu’on peut bien foutre là, sur ce toit, une journée durant, à taquiner des bières, entre des cordes à linge, et quelques épingles pétées. Réponse ? Rien. On glande que dal, et c’est là toute la mollesse de notre révolte. On attend. Et l’temps passe en décomptant les centilitres de bières. En quelques minutes à peine, les nuages lèchent les monts, mâchent le ciel, gobent le soleil et bouffent les astres. Trois clopes s’élancent et s’écrasent sur l’macadam. Si l’temps a du punch, on encaisse les coups. On serre les dents. On construit des châteaux d’cartes qu’un souffle balaiera. On s’remémore des temps morts, et enterrés, grignotés par des vers, bouffés par les verres. Et on attend que quelque chose se passe, et qu’elle passe, repasse, trépasse. On cherche quelques ivresses dans des chevelures blondes. Blondes, ou brunes, ou rousses, qu’importe. Dans un peu d’azot. Un peu d’orge, et de houblon. Des soupçons de torréfaction. Et quand on finit d’descendre une canette, alors on empile son cadavre sur d’autres macchabées décapsulés. Et c’est peut-être bien l’seul de nos ouvrages qui saura être à l’épreuve du temps. Et elle est là, la poésie.

Alors il y a un dernier rayon d’soleil qui s’reflète sur nos trois sourires silencieux. Sur trois visages, trois rivages, battus par les vents, rongés par les flots. Un peu d’écume dans les cieux, un peu d’nuage dans les yeux. Un dernier rayon d’soleil qui s’reflète, et qui s’consume, et qui s’cache, derrière cette montagne, et qui aura un rot pour seule oraison funèbre. On se marre, et on laisse, un instant, nos dents, et l’fond d’nos gorges, avaler des brins d’lumières, la fin d’la journée, qui glissent dans l’estomac. Et si la lune prend un air maussade, et que la neige est déjà fondue, qu’importe. Le ciel, lui, n’est pas encore tombé. Et on a un peu d’temps, pour cramer une cigarette, ou deux, et évoquer ce qui n’sera jamais plus. Un peu d’temps pour rire, ivres, entre deux montagnes suisses, tant qu’le lave-linge tourne. Mais c’est d’plus en plus rapide. Et les culottes seront bientôt propre. Alors j’ouvre une autre bière, et transforme la dernière en cendrier.

/ By Volk

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